Tchetchénie 4 décembre 2019

L’enquête sur le meurtre d’un Géorgien à Berlin s’oriente vers la Russie

L’Allemagne a expulsé, mercredi, deux diplomates russes, accusant Moscou de ne pas avoir « coopéré » dans l’enquête sur le meurtre de Zelimkhan Khangochvili, ex-insurgé de la guerre en Tchétchénie.

Par Jacques Follorou 4/12/2019

L’Allemagne a expulsé, mercredi 4 décembre, deux diplomates russes, accusant Moscou de ne pas avoir suffisamment « coopéré » dans l’enquête sur le meurtre, à Berlin, d’un Géorgien pour lequel est soupçonné un Russe.

Cette annonce fait suite à la décision du parquet fédéral de Karlsruhe, compétent en matière d’espionnage, de se saisir de l’enquête sur l’assassinat, en août, dans la capitale allemande, de Zelimkhan Khangochvili, un Géorgien, ex-commandant insurgé de la deuxième guerre en Tchétchénie (1999-2000). La justice allemande estime que le meurtre de ce Géorgien de la minorité tchétchène du pays avait été commis « soit pour le compte d’entités étatiques de la Fédération russe, soit pour le compte de la République autonome tchétchène ».

Moscou, qui a toujours formellement démenti être impliqué dans cette affaire, a promis de répliquer à cette décision d’expulsion jugée « inamicale et sans fondement ».

Fausse identité

Le 23 août, dans un parc du centre de Berlin, un Russe de 54 ans, arrêté sur les lieux du meurtre de Zelimkhan Khangochvili, est trouvé en possession d’un passeport au nom de Vladimir Sokolov. C’est une fausse identité, mais ses papiers sont valides. Les regards se tournent alors vers Moscou et les services secrets militaires russes (GRU), déjà accusés d’opérations de ce type en Europe, dont la tentative d’empoisonnement de Sergueï Skripal, en mars 2018, un ex-agent russe exilé au Royaume-Uni. Mardi 3 décembre, le site d’investigation anglais Bellingcat a livré son vrai nom : Vadim Krasikov, déjà soupçonné du meurtre d’un homme d’affaires russe, le 19 juin 2013, à Moscou.

En Allemagne, des parlementaires se sont exprimés sur cette affaire. Norbert Röttgen, président (CDU) de la commission des affaires étrangères du Bundestag, a estimé, le 2 octobre, dans le Spiegel, que « la signature politique de ce crime [l’assassinat de Zelimkhan Khangochvili] semble faire peu de doute ».

Un troisième pays pourrait être concerné par cette affaire : la France. Le parquet fédéral allemand a en effet adressé aux autorités françaises une demande d’entraide judiciaire internationale pour éclairer des zones d’ombre concernant Sokolov [Krasikov]. Elle vise son entrée dans la zone Schengen et son séjour en France avant de commettre son forfait en transitant par Varsovie.

Le consulat de France, à Moscou, lui a délivré, en urgence, le 29 juillet, un visa pour 90 jours avec multiples entrées. Impéritie des services consulaires ou laxisme coupable ? Un grief rejeté par un chef du contre-espionnage français : « Sokolov aurait pu entrer par n’importe quel autre pays de la zone Schengen, il serait aussi passé inaperçu. »

Une carte SIM retrouvée dans un hôtel à Varsovie

Le souci, comme l’a révélé Bellingcat, réside dans le fait que le formulaire de demande du visa n’a été que partiellement rempli et l’adresse personnelle, à Saint-Pétersbourg, figurant sur le passeport n’existe pas. Ce dernier point ne pouvait pas être décelé par le consulat. Bellingcat a précisé que ce passeport litigieux, non biométrique, a été obtenu, le 18 juillet 2019, auprès du même bureau du ministère de l’intérieur russe, d’où étaient sortis ceux des agents du GRU mis en cause dans l’affaire Skripal. Selon nos informations, le ministère des affaires étrangères français a ouvert une enquête interne sur la délivrance du visa.

Arrivé à Paris, le 31 juillet, Sokolov a résidé au Pratic Hotel, dans le 4e arrondissement. La fouille de la chambre et les vérifications auprès de l’établissement n’auraient rien donné. En revanche, une carte SIM a été retrouvée dans la chambre d’hôtel qu’il a occupée à Varsovie. Le résultat de son exploitation n’est pas encore connu. Bellingcat assure, enfin, que tous les fichiers administratifs russes contenant les données officielles ayant permis à Sokolov d’obtenir son passeport ont été purgés début septembre.

La thèse d’une aide bureaucratique et sécuritaire de l’Etat russe apportée à cette opération se renforce. Des membres de la communauté du renseignement britannique et français ont également évoqué, auprès du Monde, « un assassinat commandité par le régime tchétchène pro-Kremlin de Ramzan Kadyrov avec une aide logistique de l’Etat russe ». Même si aucun élément formel n’a pu encore étayer cette thèse.

« Se garder de toute exploitation politique »

Auteur d’un rapport sur l’agressivité des services russes, remis, le 17 octobre, au premier ministre britannique – qui ne veut pas le publier avant les élections du 12 décembre –, le député Dominic Grieve, qui vient de quitter la tête du comité parlementaire chargé du contrôle des services de renseignement, à Westminster, s’est refusé à le commenter. Selon nos informations, il pointerait, notamment, le manque de vigilance des services européens, y compris britanniques, face à l’hostilité russe. M. Grieve n’a pas démenti ce qu’il nous déclarait déjà, mi-2018 : « Nous avons voulu conserver de bonnes relations avec la Russie, mais l’affaire Skripal a montré que cela n’était pas possible. Ils vont à la limite et ne s’arrêtent que lorsqu’on fait preuve de force. »

Un conseiller d’Emmanuel Macron estime qu’une affaire comme celle de Sokolov « devait se régler entre services ». Selon lui, « il faut se garder de toute exploitation politique d’un tel dossier », car « la volonté de la France de renouer les liens stratégiques avec Moscou n’a pas manqué de faire réagir les Etats adeptes de l’affrontement direct avec la Russie ». Les pourfendeurs de la relance, au mois d’août, par la France, du dialogue stratégique avec la Russie n’ont, en effet, pas été longs à exploiter l’affaire du mort de Berlin.

Au sein du renseignement français, on vit assez mal la critique d’une France qui paierait le prix d’une stratégie trop douce à l’égard de Moscou. L’un de ses hauts responsables assure au Monde que si la France coopère étroitement avec la Russie en matière d’antiterrorisme, « ses services ne sont ni naïfs ni complaisants » vis-à-vis du renseignement extérieur russe, connu pour son agressivité. Les moyens consacrés, en France, à sa surveillance « sont, a-t-il ajouté, sans doute supérieurs à n’importe quel autre service en Europe ».