Tchetchénie 6 décembre 2017

Convoqués à Grozny par la justice tchétchène, les défenseurs des droits expriment, sur place, à nouveau leurs convictions.

Ce que semble redouter par dessus tout le pouvoir tchétchène c'est la publicité de ses exactions. Ce que relate les Nouvelles de Tchétchénie dans son dernier numéro c'est une rare occasion de confrontation directe entre une institution tchétchène (un tribunal) et des défenseurs des droits et une journaliste. Ce choc est, à notre avis, extrêmement éclairant et nous signalons les propos de Svetlana Gannouchkina qui, en peu de mots, situe sa position devant l'histoire récente de la Tchétchénie.

La correspondante de Novaïa Gazeta Elena Milachina et ses collègues Svetlana Gannouchkina, Igor Kaliapine, Oleg Orlov et l'avocat Piotr Zaïkine se sont rendus à Grozny, répondant à la convocation de la justice tchétchène. Il y a quelques mois, le ministère de l'Intérieur tchétchène avait intenté une action en justice contre le journal « Novaïa Gazeta » et l'ONG de défense des droits de l'homme « Solidarité citoyenne » pour avoir publié des articles critiques sur l’affaire Djamalaldinov au nom de « la défense de l'honneur, de la dignité ». Ils étaient convoqués le 9 novembre à Grozny, en dépit du fait que les prévenus se trouvaient à Moscou et que cela contrevenait à la loi russe sur le principe de la territorialité juridictionnelle. Pour les « invités », la question de la sécurité s'est posée : Novaïa Gazeta et Svetlana Gannouchkina (pour l'ONG) critiquent régulièrement le régime de Kadyrov pour les violations des droits de l'homme.

Arrivés tant bien que mal devant le tribunal (l'adresse du tribunal n'était pas très claire), ils se sont retrouvés devant une foule de deux cents manifestantes scandant « Dehors ! » et arborant des panneaux « Gannouchkina, mère de l'anarchie », « Milachina, honte de la Russie », « Trahison de la patrie, peine maximale », « Kaliapine, Milachina, Gannouchkina – défenseurs des terroristes », etc.. Tout autour, des jeunes hommes armés, un peu désorientés. Du coup, Elena Milachina interpelle les manifestantes : « Bonjour, enchantée de vous rencontrer »... Et de serrer les mains, saluer l'assistance de la main. Quelqu'un lui soufflera, une fois entrée dans le bâtiment : « Mais, ce rassemblement, c'est contre vous ! » A l'intérieur, bien au chaud, que des hommes. Dehors, les femmes, elles, sont restées sous la pluie !

Les péripéties de l'audience (résumé)

La juge, s'adressant à S. Gannouchkina : - Pourquoi publiez-vous des critiques sur Ramzan Kadyrov sur votre réseau ? Pourquoi avez-vous écrit que Djalaldinov avait été menacé ?

- Tout le monde pensait alors qu'il avait été tué par la police tchétchène.

E. Milachina : - Kadyrov lui-même écrit sur son blog à propos du déplacement du corps de Lénine, ou bien publie une photo avec l'opposant russe Kassianov dans le viseur. Pourquoi, lui, peut le faire et les autres pas ?

La juge : - Je retire la question.

L'avocat P. Zaïkine : - R. Djalaldinov a été artificiellement joint à l'action judiciaire pour justifier une convocation en Tchétchénie. Pourquoi donc le ministère de l'Intérieur tchétchène ne s'est pas risqué à aller devant les juges de Moscou ?

E. Milachina : - Vous contestez les menaces d'Alaoudinov, mais nous pouvons convoquer à l'audience M. Karataev, T. Mourdalov, V. Aboubakarov , S.Ianouglbaev ; tous ces juges suprêmes tchétchènes peuvent témoigner de quoi est capable Apti Alaoudinov : passages à tabac, démissions sous la menace...

La juge, quelque peu paniquée : - Je ne vous autorise pas à vous écarter du sujet, cela n'a aucun rapport ! L'audience est close, le tribunal se retire pour rendre sa décision !

S. Gannouchkina : - Puis-je réagir ?

- Bon, allez-y, réagissez.

« Tous ici, nous ressentons notre culpabilité pour les deux guerres, pour ce qu'on a fait subir au peuple tchétchène. Le peu que nous avons pu faire pour l'aider et pour nous tenir à ses côtés durant ces années de guerre, cela a sauvé nos âmes, nous a donné le droit de vivre. J'ai le sentiment qu'à cette époque, pendant la guerre, les gens qui vivaient ici disposaient de plus de sens de la dignité et de capacité à combattre le mal. Je dois dire que ce que j'ai vu aujourd'hui à Grozny m'a profondément attristée. Des gens sont venus vers moi pendant la suspension de séance, (je ne peux donner leurs noms, ce serait un danger mortel pour eux), ils m'ont dit: « Ne pensez pas que nous avons oublié : nous nous souvenons de tout, nous comprenons tout. Et ces femmes qui sont devant le tribunal, elles aussi elles comprennent ».

Un silence complet avait accompagné la déclaration de Gannouchkina. La juge n'en rejeta pas moins l'appel des prévenus. La veille de leur départ pour Grozny, un informateur de Novaïa Gazeta avait averti S. Gannouchkina d'un projet d'« accueil » des visiteurs : une action de provocation était prévue contre les défenseurs des droits de l'homme moscovites : un groupe d'individus, des « militants patriotes » tchétchènes devaient leurs jeter des œufs, de la farine, etc.. Il a raconté que les femmes manifestantes avaient été transportées et raccompagnées chez elles par des autocars du ministère de l'Intérieur. L'action prévue par les lanceurs d'œufs avait été abandonnée au dernier moment, avec la version, pour la télé tchétchène, que les invités de Moscou avaient pris peur et ne s'étaient pas déplacés en Tchétchénie.

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Ramazan Djalaldinov, habitant du village de Kenkhi, dans l'extrême sud montagneux de la république, s'était plaint en avril 2016 dans une lettre ouverte à Poutine, de la corruption gangrenant son village, lequel se trouvait dans un état lamentable suite à la guerre. La réaction de Kadyrov fut immédiate : maison incendiée, famille persécutée et chassée de Tchétchénie, villageois priés de condamner en public le lanceur d'alerte... Venu visiter le village, Kadyrov dut admettre que Djalaldinov avait raison : il limogea le chef de l'administration locale commanda des travaux pour restaurer le village, décrétant que 2016 serait l’« année du district de Charoï », dont dépend Kenkhi. On fit revenir Ramazan, on lui fit toutes sortes de promesses pour le dédommager... sans suite : au contraire, les villageois les plus rétifs furent poursuivis, Djalaldinov condamné pour calomnie, les compensations n'arrivèrent pas. Convoqué par Apti Alaoudinov, le ministre tchétchène de l'Intérieur, Ramazan, accompagné de son épouse, fut menacé de mort. Délesté de son passeport et de son portable, il décida de s'enfuir, passant par la frontière montagneuse du Daghestan et de se rendre à Moscou pour demander de l'aide aux militants des droits de l'homme. L'affaire de sa « disparition » remonta alors jusqu'à Peskov, le porte-parole de Poutine.

Noukhadjiev, Chargé des droits de l’homme (sic) de Kadyrov, propose à R. Djalaldinov de retourner chez lui : « Nous examinerons objectivement ses doléances. Personne ne le touchera. » « Les défenseurs des droits de l'homme l'utilisent. Quand ils n'en auront plus besoin, ils le laisseront tomber. » Il s'est plaint de ce que les défenseurs venus d'Europe le 28 novembre l'aient évité, allant directement voir les gens sans passer par lui ! « Cela prouve qu'ils n'ont pas l'intention de coopérer. »