Tchétchénie 27/11/2012

COMITE TCHETCHENIE DE LYON : de nouvelles informations chaque semaine

 

GROZNY LA GUERRE D’APRES (d’après un article de Willy le Devin, Libération le 09/11/12)

 
La prise de la capitale tchétchène par les Russes, en février 2000, a marqué la fin du conflit avec les séparatistes. Depuis, dans les rues de la ville reconstruite, et jusque dans les maisons, Kadyrov, le despote installé par Poutine, fait régner la terreur.

 

Voilà un an et demi que Lipchan ne sourit plus. Entre l’inhumanité de la police du président Ramzan Kadyrov, une vie en fracas et le décès de son seul fils pendant la seconde guerre de Tchétchénie (1999-2000), elle n’en a guère l’occasion. Et même si elle le voulait, Lipchan ne peut plus sourire depuis ce matin où les «kadyrovtsy», miliciens du despote nommé par Vladimir Poutine en 2007, sont venus chez elle. Il est 5 heures, ce jour de février 2011, lorsque quatre hommes abattent la frêle porte d’entrée aux planches mitées. C’est après son mari, Malik, qu’ils en ont. Ils l’accusent d’avoir prêté son 4 × 4, une nuit, à des opposants qui voulaient transporter «du matériel de guerre». En fait d’arsenal, Lipchan assure qu’il s’agissait «d’une pelle, d’une fourche et d’un sécateur pour qu’un ancien voisin s’occupe d’un potager».

Mais ça, Malik n’a pas le temps de l’expliquer. Un des policiers lui écrase le visage sur le sol terreux avec sa chaussure de sécurité. Et lui ordonne d’avouer sinon, ils s’occuperont de sa «pute d’arabe». «Mon mari est fort, murmure Lipchan. Pendant la seconde guerre contre les Russes, des soldats l’avaient battu comme un chien. Il avait juré qu’il ne se laisserait plus faire.» Malik s’en tenant à sa résolution, un policier plaque Lipchan au sol. «Il puait l’alcool et me hurlait dessus pour que je finisse par dire que mon mari soutenait les maquisards. Comme lui, je n’ai pas dit un mot. Quelques secondes, je nous ai sentis très proches. On était complices dans notre façon de résister à ces brutes», chuchote-t-elle. Le policier perd patience. Il sort un couteau et entaille Lipchan de chaque côté de la bouche. Jusqu’aux molaires. «Je n’ai même pas crié, ça lui aurait fait trop plaisir. J’ai juste perdu connaissance quelques minutes. Lorsque je suis revenue à moi, mon mari m’aspergeait dans le lavabo, l’eau me piquait la chair et ma tunique me collait à la peau tellement il y avait de sang.»

Plusieurs mois ont passé et Lipchan pleure presque chaque fois qu’elle croise un miroir. Avant, le couple en possédait un, mais elle a préféré le donner. «Un monstre n’aime pas se regarder», dit-elle. Lipchan a redouté que Malik la quitte. Il est resté et elle a beaucoup pleuré. De joie et de tristesse. […]

«L’inhumanité ordinaire»

Au nord de Grozny, dans un «khrouchtchevi» décrépi (barre de cinq étages construite sous Khrouchtchev) auquel conduit une route au goudron facétieux, Mavka reçoit autour d’un thé au chou-fleur. L’odeur est aussi âcre que son intérieur est vétuste. Les fils électriques dévalent les murs. Sur le rebord de la fenêtre, un chat maigrelet toise le visiteur d’un regard sournois. Mavka n’a jamais eu de problèmes particuliers avec ce qu’il appelle encore la militsia (la police de l’époque soviétique). Mais, il reconnaît que «tout est mis en œuvre par Kadyrov pour que la population ne se sente pas en paix. Par des incivilités quotidiennes, la police fait en sorte que l’on éprouve sans arrêt son souffle chaud derrière nous. La nuit, de façon tout à fait inutile, ils patrouillent parfois dans les cages d’escaliers. Ils foutent des coups de pied dans les portes et crient : "Vous dormez bien les minables !" Ça dure une demi-heure, puis ils repartent. C’est de l’inhumanité ordinaire.»

Mavka a ouvert, il y a deux ans, une petite enseigne de restauration rapide. Il prépare les très prisées chepelgash, des galettes fourrées au fromage local, ou le khingalush, un chausson au potiron. En quelques minutes, leurs effluves adoucissent l’ambiance. Les hommes attablés dégagent un mélange de transpiration et de patchouli. Du dehors proviennent les inflexions de l’appel à la prière, donnant à la scène la quiétude d’un tableau caucasien. Mais la souffrance n’est jamais loin.

Azat, grande tige au faciès buriné, doute «de pouvoir vivre un jour totalement libéré». Il l’espère surtout pour ses enfants, car lui «n’a plus beaucoup de temps avant la fin». Il dit être malade. On ne saura jamais de quoi. Entre deux crêpes, Mavka abonde : «Pour les autorités, cette vie semble pouvoir durer éternellement. C’est normal, eux ont un intérêt à ce que ça se passe comme ça. Ils s’enrichissent, assoient leur domination. Mais nous, on meurt de malheur et de peur. Un peuple, ce n’est pas fait pour faire la guerre.»