Tchétchénie 16/10/2012

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De la Tchétchénie à Moscou, la jeunesse gâchée de Zara Mourtazalieva
Article de Marie Jégo dans le Monde du 13.09.2012


Agée de 29 ans, Zara Mourtazalieva a déjà passé huit années de sa vie derrière des barreaux. Elle vient juste d’être libérée de la colonie pénitentiaire IK-13 de Potma en Mordovie. Elle viendra à Paris le 17/10/12 avec Zoia Svetova, la journaliste d'opposition et auteur d’un livre dont elle est l’héroïne : "Les innocents seront coupables: Comment la justice est manipulée en Russie".


Montée à Moscou de sa Tchétchénie natale en 2003, Zara voulait étudier. Elle s'inscrit alors à l'université en cours du soir, travaille dans une compagnie d'assurances la journée. Musulmane pratiquante, elle se rend souvent à la mosquée du quartier de Prospekt Mira, où elle se lie d'amitié avec deux jeunes Russes, Anna Koulikova et Daria Voronova, récemment converties. Ses amies lui présentent bientôt un policier influent, Saïd Akhmaev, membre de la brigade de lutte contre le crime organisé. Elle cherche un logement, Saïd a ce qu'il faut, une chambre gratuite dans un foyer du ministère de l'intérieur. La jeune femme saute sur l'occasion.
Quelques mois plus tard, le 4 mars 2004, elle est interpellée. Au début, elle croit à une simple vérification d'identité. A l'époque, la guerre fait encore rage en Tchétchénie. Les Tchétchènes n'ont pas bonne presse. La police effectue des contrôles au faciès, la population, méfiante, voit en chaque Caucasien un terroriste potentiel. Il est vrai que Moscou a essuyé plusieurs attentats meurtriers, les gens sont à bout. On vit dans la hantise des "veuves noires", ces Caucasiennes qui ont perdu leur frère ou leur mari dans la guerre et se font sauter au milieu d'une foule avec une ceinture d'explosifs.
Zara sait très bien tout cela. Elle a troqué son foulard traditionnel et sa jupe trop longue, révélateurs de son origine honnie, pour une tenue plus moderne. Sur le chemin du commissariat de l'avenue Vernardskovo, elle ne se fait pas trop de souci, elle n'a rien à se reprocher.
L'interrogatoire commence par une prise d'empreintes. Zara demande à aller aux toilettes pour se laver les mains. Lorsqu'elle revient, son sac à main a doublé de volume. A ce moment précis, la fouille commence. Les policiers sortent du sac 186 grammes de trotyle, un explosif.
Le piège se referme. Elle apprend bientôt que ses deux amies russes ont déposé contre elle, la décrivant comme l'agent recruteur d'un réseau terroriste. Elle espère que son ami policier la défendra mais il s'est volatilisé. Elle apprendra par la suite que l'homme a obtenu du galon après son arrestation et qu'il est le chef d'orchestre de son affaire. L'acte d'accusation évoque la préparation d'un attentat terroriste prévu "à un moment indéterminé avec des complices
indéterminés". Des photos anodines du centre commercial Okhotnyi Riad, que l'accusée avait soi-disant l'intention de faire exploser, sont exhibées comme pièces à conviction.
L'unique élément tangible du dossier, c'est l'explosif dont la provenance n'a jamais pu être établie... Et pour cause, il n'en reste plus une seule miette, envolé... Selon l'explication officielle, toute la matière aurait été dépensée en "tests" pendant l'enquête. Le jour du procès, coup de théâtre, ses deux amies russes reviennent sur leurs témoignages. La juge Marina Komarova balaie leurs arguments d'un revers de main. Pour finir, Zara Mourtazalieva est jugée coupable d'avoir eu l'intention de fomenter un attentat. Verdict : huit ans de réclusion.
L'affaire a ému les défenseurs russes des droits de l'homme qui ont placé Zara sur la liste des prisonniers politiques remise à l'ex-président Dmitri Medvedev en 2011. Zoïa Svetova, visiteuse de prison, sera une des rares à se rendre au parloir de l'IK-13 deux ou trois fois par an pour remonter le moral de la prisonnière. Elle en est sûre : "L'affaire a été fabriquée de toutes pièces." […]
Zara va purger l'ensemble de sa peine à la prison des femmes de Potma, à 450 kilomètres à l'est de Moscou. […]
"Vivre et oublier", répète-t-elle mécaniquement quand on lui demande ce qu'elle compte faire. La question de sa réhabilitation la tourmente. "En Russie, vu l'état du système judiciaire, c'est peu probable", soupire-t-elle. Ses espoirs reposent désormais sur la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) où son dossier est en attente. Depuis l'entrée de la Russie au Conseil de l'Europe (en 1998), 40 000 plaintes en provenance de ce pays ont été instruites par les juges de Strasbourg.