Tchetchénie 21 décembre 2017

Arseny Roginsky, la disparition d'une voix libre en Russie

Il fut l'une des grandes voix de la dissidence soviétique et l'un des fondateurs, en 1989 avec Andreï Sakharov, de l'association Memorial dont il était ces dernières années le président. Arseny Roginsky est mort le 18 décembre à l'âge de 71 ans. Cet historien, qui avait exhumé les crimes du stalinisme, n'a jamais cessé ses combats pour les droits de l'homme dans la Russie de Vladimir Poutine. Portrait.

Memorial, la principale association de défense des droits de l'homme en Russie, a annoncé sur son site la mort de son président Arseny Roginsky le 18 décembre, à l'âge de 71 ans. Il est bien peu probable que le régime russe rende hommage à cet historien qui était devenu un défenseur inlassable des libertés, de la justice et des droits des citoyens et ne cessait de dénoncer les innombrables violations des droits fondamentaux dans la Russie de Vladimir Poutine.

Son association, Memorial, est depuis des années dans le collimateur du pouvoir qui multiplie tous les obstacles bureaucratiques et politiques possibles pour l'empêcher de mener à bien ses deux principales missions: défendre les libertés ; effectuer un travail de recherche historique sur le système de répression soviétique. Un travail salué par les historiens du monde entier.

Personnage chaleureux et éruptif, Arseny Roginsky énumérait, cigarette après cigarette, la longue liste de ses colères et indignations. A l'espoir perdu d'une vaste démocratisation du système politique russe, il préférait avec une lucide obstination développer pas à pas et protéger l'association Memorial. Surtout, il demeurait un historien passionné qui a su faire venir à Memorial toute une nouvelle génération de chercheurs, d'enseignants et de correspondants dans les régions russes travaillant sur les archives enfouies du régime soviétique et du stalinisme.

 C'est justement pour avoir fait publier à l'étranger des «archives interdites», qu'Arseny Roginsky avait été condamné en 1981 par un tribunal de Léningrad à quatre années de camp, une peine qu'il effectua dans sa totalité. Comme le notait alors un article des Cahiers du monde russe, «parmi la quantité énorme de procès qui jalonnent l'histoire de l'Etat et de la société soviétique, le cas Roginsky occupe une place à part: un historien a été jugé pour avoir étudié l'histoire sans autorisation». «Roginsky travaillait dans les archives. Il découvrit puis publia des documents que l'histoire officielle ne souhaitait pas voir publier (...) Il est condamné pour avoir violé le monopole de l'histoire».


«Seule une étude libre de ces archives et leur libre publication nous aiderons à connaître la vérité sur notre passé»: telle fut la dernière déclaration de Roginsky devant le tribunal. Rédigée dans une cellule de huit mètres carrés où s'entassaient neuf détenus, elle lui a valu quatre années de camp. C'est ce programme que Memorial continue avec constance à appliquer. Depuis bientôt trente ans, l'association a bouleversé la connaissance historique de ce que fut la répression stalinienne puis plus largement soviétique, en particulier grâce à un extraordinaire travail sur les archives régionales.


Il y a quelques années, Arseny Roginsky accompagnait trois autres responsables de l'organisation Memorial distingués par le Parlement européen et lauréats du prix Andreï Sakharov. Il s'agissait d'Oleg Orlov, de Sergeï Kovalev et de Lioudmila Alexeïeva (lire ici un entretien avec Sergeï Kovalev et également ici). A cette occasion, nous l'avions rencontré à Paris pour un entretien sur les combats de Memorial, sur l'espérance démocratique trahie et sur la Russie de Poutine. Nous le republions ci-dessous:

«La Russie, 170 millions de personnes et un autocrate!»


La Russie que vous imaginiez avec Andreï Sakharov et bien d'autres, lorsque Memorial est créée en 1989, est-elle celle d'aujourd'hui?

Vous savez, il y a vingt ans, ce fut le pic de nos illusions ! Pour le dire vite, tout changeait tous les jours. Evidemment, nous étions des gens plutôt expérimentés et nous savions qu'il faudrait des années pour démocratiser ce pays. Mais nous ne pensions pas qu'au bout de vingt ans, les choses auraient si peu progressé. Nous pensions que cela irait plus vite et bien plus loin. Or ces dernières années, la situation politique a empiré. Est-ce notre défaite? Avoir parcouru un quart ou un cinquième seulement du chemin que nous envisagions il y vingt ans... Mais sans nous, peut-être serions-nous allés encore moins loin !


Beaucoup d'organisation, d'associations de mouvements de la société civile ont disparu. Comment expliquez-vous la permanence de Memorial?

Parce que nous avons avec obstination et constance défendu deux idées. L'une est de travailler sur l'histoire de ce pays: comment la terreur politique mise en place par les bolcheviques en 1917 s'est poursuivie tout au long du soviétisme. Il y a eu bien sûr la terreur de masse des années trente. Mais ensuite la terreur ou la répression en tant que méthode de gouvernement est demeurée.

La seconde idée est: qu'est-ce qu'on souhaite? Vivre en liberté dans un pays démocratique, c'est aussi banal que cela! Or la conscience d'hier et celle d'aujourd'hui nous empêchent de construire cela. Pour Memorial, c'est clair: le passé, nous le voyons comme une destruction massive des droits de l'homme. Mais quand nous regardons le présent, il y a aussi de très grandes violations des droits de l'homme. Vous savez, l'effondrement de l'URSS en 1991 a été le jour le plus heureux de ma vie. Aujourd'hui notre président dit que ce fut «la plus grande catastrophe du XXe siècle». Alors comment pouvons-nous nous entendre!


Vingt ans après, sommes-nous sortis du soviétisme?

En partie seulement. Le présent porte toujours cette histoire. Par exemple, on ne peut comprendre la première guerre de Tchétchénie en 1994, et ce qui se poursuit depuis, sans comprendre, sans connaître la déportation des Tchétchènes ordonnée par Staline en 1944. Tout cela est lié. Toutes les institutions créées après 1991 ont été vidées de leurs missions ou de leurs pouvoirs sous Vladimir Poutine. Tout se concentre sur un homme, Poutine. Le parlement est une imitation. Les partis sont des imitations. Tout est imitation ! Chez vous il y a un parlement, un gouvernement, des associations, une société civile. Ici rien: 170 millions de personnes et un autocrate, une simple imitation de démocratie.


Certains soutiennent que Poutine incarne une mutation intelligente du système soviétique. Qu'en pensez-vous?

Peut-être... à vrai dire, la question importante est: pourquoi, avec Poutine, y a-t-il un recul de la démocratie? Pourquoi a-t-on fait machine arrière au lieu de continuer? En fait, ce recul a commencé plus tôt, dès la première guerre de Tchétchénie déclenchée en 1994. Au milieu des années 1990, le pays a souffert d'une terrible crise morale, d'une crise d'identité. L'effondrement du pays a créé une immense humiliation nationale. Nous avions tous voté pour la démocratie, nous avions voté Eltsine ! C'est quoi la démocratie: d'abord la justice. Mais où est donc cette justice, disait le Russe des années 1990 ? Personne ne voyait de justice. Nulle part ! Il n'y avait qu'injustice, et injustice sociale.

Boris Eltsine a compris cela. Il a tenté de réanimer une rhétorique de puissance. A partir de 1995, alors qu'il a lancé la guerre de Tchétchénie, il forme des groupes qui devaient réfléchir là-dessus: comment ressusciter cette fierté nationale? Et c'est Poutine qui leur a donné cette nouvelle identité. Ce n'est pas Poutine qui a imaginé cela, avec sa tête de Kguébiste. Il a entendu cela et il est allé vers eux d'une manière très ferme et même agressive. Poutine le dit à nouveau: “Nous sommes une grande puissance”, peu importe que cela soit vrai ou faux. Il devient le leader d'une renaissance nationaliste, un nationalisme d'Etat.

Cette conception doit constamment être réaffirmée. Le pouvoir doit mobiliser en permanence, entretenir la flamme. Et dans ce sens, on revient au stalinisme de la fin, lorsque les principaux slogans de l'époque étaient: consolidation et mobilisation. Et pour cela il faut aussi toujours affirmer que nous sommes entourés d'ennemis. Regardez les sondages aujourd'hui: notre principal ennemi est à nouveau l'Amérique.


A quoi sert Memorial aujourd'hui?

Il ne faut pas exagérer notre rôle. Il est, de fait, modeste. Dans le paysage de ces vingt dernières années, les petits îlots de réflexion, de discussion, de démocratie ont progressivement disparu. Chacun à sa manière est menacé. Les associations sont dispersées, sans influence sur le paysage politique. Il y a sans doute une centaine d'associations de défense des droits de l'homme, quelques médias libres – peu –, quelques centres de recherche, et quelques restes de partis démocratiques. C'est très très peu. En Russie, il n'y a pas de champ politique, toute activité politique est immédiatement empêchée par le pouvoir. Memorial n'est pas une organisation politique et ne veut pas le devenir. Alors oui, nous pouvons critiquer le pouvoir, proposer des alternatives. C'est pourquoi beaucoup d'intellectuels s'écartent du pouvoir actuel et cherchent à se rapprocher de nous. Nous sommes comme une porte de sortie.