Tchetchénie 24 Janvier 2018

L'arrestation d'Oyub Titiev, responsable de Memorial en Tchétchénie, ne reste pas sans réactions : voici un compte-rendu d'une manifestation à Moscou et le point de vue argumenté d'un important traducteur du russe, André Markowicz :


Des manifestants à Moscou demandent l'arrêt des persécutions des défenseurs des droits

La traditionnelle marche annuelle à la mémoire de l'avocat Stanislav Markelov et de la journaliste Anastasia Baburova, qui s'est tenue à Moscou, a attiré plus de participants que ne le prévoyaient les organisateurs. Des pancartes exigeaient l'arrêt de la répression des défenseurs des droits, rapporte le correspondant du "Nœud Caucasien".

Le " Nœud Caucasien" a indiqué que selon la police que plus de 500 personnes avaient pris part à la marche, organisée chaque année le jour de l'assassinat de Markelov et Babourova.

Stanislav Markelov a été abattu le 19 janvier 2009 à Moscou après une conférence de presse consacrée à la libération du colonel Yuri Budanov, qui avait purgé sa peine pour avoir tué la jeune Tchétchène Elza Kungaeva. Anastasia Baburova, qui accompagnait l'avocat, a également été tuée.

Une manifestante portait une pancarte qui demandait :"Libérez Oyub Titiev! Laissez vivre Mémorial."

Selon cette femme, elle n'est pas une défenseure des droits, elle n'a aucun contact avec le centre Memorial et elle n'a pas de famille dans le Caucase du Nord, mais elle suit de près l'histoire du Titiev.

Le 11 janvier, le tribunal a décidé de mettre en détention le chef du bureau tchétchène 'Memorial' Oyub Titiev pendant deux mois pour possession de marijuana. Titiev prétend que la drogue a été dissimulée sur lui par un policier. Il a dit à son avocat que les forces de l'ordre l'avaient contraint à s'accuser et ont menacé d'engager des poursuites pénales contre ses proches pour avoir fait la promotion du terrorisme.

"De toute évidence, en Tchétchénie, ils suppriment maintenant les derniers îlots de liberté ... Cela se fait de manière si brutale et si flagrante ... Ça me fait mal de voir comment Titiev est traité en Tchétchénie: il est persécuté pour le punir de ses bonnes actions, de l'aide qu'il apporte aux gens », a déclaré la femme.

Selon elle, l'incendie criminel du bureau "Memorial" en Ingouchie et la persécution d'Oyub Titiev sont liés. "L'objectif est de faire partir les défenseurs des droits du Nord-Caucase et tout Etat civilisé aurait honte d'avoir un leader comme Ramzan Kadyrov", a déclaré la femme.

Parmi les manifestants, il y avait aussi un homme qui était là pour soutenir Titiev. Il portait son portrait sans autre inscription.

"La situation autour de Titiev est terrible, et je suis évidemment déprimé, car il est clair que la persécution du défenseur des droits est anticonstitutionnelle et illégale", a déclaré l'homme.

Selon lui, l'incendie du bureau «Mémorial» en Ingouchie a été commis sur ordre de personnes proches des dirigeants tchétchènes.

Source: http://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/42137/

© Noeud caucasien

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Oyub Titiev, Memorial, Kadyrov et Poutine.On ne le dira jamais assez : c’est Poutine qui a fait de la Tchétchénie un état indépendant — une dictature islamiste sous la coupe sanglante de son homme des basses œuvres, Ramzan Kadyrov. Ce sont, rappellons-le, des agents de Kadyrov qui ont assassiné, entre autres, à Moscou, Anna Politkovskaïa et Boris Nemtsov. En échange d’une allégeance déclarée non pas à la Russie, mais personnellement à Vladimir Poutine, Kadyrov a transformé son pays, qui a déjà traversé tant de guerres, tant de catastrophes, en son territoire personnel, et j’emploie le mot « territoire » dans le sens de la mafia — un territoire sur lequel il perçoit, lui, 10% de toutes les transactions monétaires qui s’y déroulent.

Tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, déplaisent à Kadyrov et à ses sbires peuvent le payer de leur vie. Pas que de leur vie à eux, mais de celle de leurs proches, de leurs familles. Et je ne parle pas seulement les homosexuels, ou ceux qu’on accuse de l’être (puisque dans la Tchétchénie de Kadyrov, l’homosexualité est considérée non seulement un crime mais une honte qui rejaillit sur la famille). Non, absolument n’importe qui, et pour n’importe quoi.

En 2009, la présidente de la section tchétchène de l’organisation Mémorial, — qui s’occupe non seulement de la mémoire et de la documentations des crimes staliniens mais aussi des droits de l’Homme dans la Russie actuelle —, Natalia Estémirova, était assassinée. Elle avait signalé environ 3000 cas de disparitions : des gens, simplement, qui disparaissent, et la police ne les retrouve jamais. — En 2009, 3000 cas. Et combien aujourd’hui, bientôt dix ans plus tard ?

L’association Mémorial est persécutée en Russie. Le ministère de la Justice avait demandé son interdiction en 2014, la Cour suprême a fini par refuser, mais on ne compte pas le nombre de perquisitions, d’obstacles mis dans ses activités, d’arrestations de ses membres, et elle a été déclarée « Agent de l’étranger », parce qu’elle recevait des fonds étrangers, ce qui est censé signifier que l’association tout entière travaille pour des intérêts étrangers, et que tout son activité de mémoire et d’étude du processus des répressions est, de fait, dicté par l’étranger. Ai-je besoin de saluer le courage de ses membres, sur tout le territoire de la Russie, où ils sont exposés aux persécutions de la police, à des attaques « de voyous », à toutes les tracasseries administratives possibles ? — Mais ai-je besoin de dire que travailler à Grozny pour Memorial est faire acte d’héroïsme quotidien ?

Le 9 janvier dernier, le directeur actuel de la section de Grozny de Mémorial a été arrêté. On a trouvé, comme par hasard, dans sa voiture 180 grammes de marijuana. — Sa famille a été jetée hors de chez elle, mais elle a pu s’enfuir hors des frontières de la Tchétchénie. Il n’a pas accès aux soins médicaux. Il a, par son avocat, écrit une lettre à Vladimir Poutine dans laquelle il explique qu’il ne se reconnaît pas coupable de possession de drogue, et que s’il venait à se reconnaître coupable, ce ne serait que le résultat de « pressions physiques et de chantages ». — Xénia Sobtchak, candidate opposante à Poutine aux élections présidentielles, fait justement remarquer qu’Oyub Titiev est poursuivi pour détention de drogue, et que tous les opposants de Kadyrov arrêtés le sont pour la même raison (article 228 du code pénal de la Fédération de Russie).

Oyub Titiev est en danger de mort.

Kadyrov a parlé de son cas à la télévision tchéchène. Après avoir expliqué qu’Oyub Titiev n’était pas le premier drogué arrêté en Tchétchénie, et que c’était quand même quelque chose de bizarre que même l’ONU fasse un foin pareil à propos de celui-là et pas des autres (puisque des protestations viennent du monde entier pour demander sa libération), il a ajouté (je traduis d’après le site de Gary Kasparov), parlant, soudain, des défenseurs des droits de l’Homme : « ces gens-là n’ont ni famille, ni nation ni religion. Ils ont un intérêt. Je suis toujours étonné quand un Tchétchène travaille avec eux. Ce qui m’étonne aussi, ce sont les membres de sa famille qui n’essaient pas de l’arrêter. Ils doivent savoir que, dans notre république, leur travail ne passera pas. »

La lettre d’Oyub Titiev a reçu une réponse officielle de la Présidence russe. Le 17 janvier, Dmitri Peskov, le porte parole de Poutine a déclaré que le Kremlin ne considérait pas que son arrestation était politique, et qu’il fallait — je résume — que l’enquête suive son cours.

André Markowicz