Tchetchénie 15 Mai 2018

« Le djihadisme est un fait social total »

Le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar livre une somme essentielle sur le sujet qui permet de comprendre l’ampleur du phénomène, au-delà des propos de comptoirs et des plateaux télévisés.

(LE MONDE du 15.05.2018, Christophe Ayad)

Livre. A tous ceux qui pensent que l’explication du djihadisme, c’est ceci ou c’est cela, et uniquement ceci ou uniquement cela – que ce soit l’islam, le salafisme, la pauvreté, le retour du refoulé post-colonial, les réseaux sociaux et la violence en accès libre, ou encore l’échec du modèle éducatif et de la cellule familiale –, on conseille la lecture du dernier opus de Farhad Khosrokhavar, Le Nouveau Jihad en Occident.

Peut-être comprendront-ils enfin que l’on a affaire, avec le djihadisme, à un « fait social global », comme il s’en produit moins d’une demi-douzaine par siècle. Un phénomène d’une telle ampleur qu’il mérite mieux que quelques propos de comptoirs ou de plateaux télévisés. Peut-être alors, nos commentateurs du dimanche saisiront-ils l’ampleur de la tâche de ceux qui s’attachent à comprendre, cerner et décrire ce phénomène.

Peut-être cesseront-ils de promettre d’éradiquer le djihadisme en un mandat politique, ou arrêteront-ils de faire croire qu’on peut déradicaliser – car hélas, nul n’a trouvé la formule magique, même si certaines pratiques ont fait partiellement leurs preuves. Peut-être étudiera-t-on le djihadisme comme on a étudié le fascisme depuis un siècle, avec le même sérieux théorique et les mêmes moyens empiriques, la même profusion, au lieu de se contenter de le qualifier de « fascisme vert », ce qui veut tout et rien dire à la fois.

Effort salutaire de définition

Dans ce corpus en cours d’élaboration, l’ouvrage de Farhad Khosrokhavar aura, pendant longtemps encore, valeur de jalon essentiel. Cette somme exhaustive, nourrie de réflexion théorique et d’études empiriques, est aujourd’hui l’ouvrage le plus complet sur la naissance et l’essor d’un djihadisme propre à l’Occident, parallèlement – ou plutôt en écho – à celui qui agite le Moyen-Orient depuis les années 1970.

Le djihadisme, qu’est-ce donc ? C’est une interprétation absolument radicale de l’islam politique qui place la violence et le combat au centre de son action en vue de l’instauration d’un Etat idéal répondant aux préceptes d’islam des origines interprété de manière littérale et extrême. Les cinquante premières pages de l’ouvrage de Farhad Khosrokhavar sont consacrées à un effort salutaire de définition du phénomène. Et surtout, de ce qu’il n’est pas.

Dès le préambule de l’ouvrage, l’auteur démonte en quelques pages neuf idées reçues et concepts valises trop souvent entendus et répétés sur le djihadisme. Il fait notamment un sort, en un paragraphe précis et concis, au débat « radicalisation de l’islam ou islamisation de la radicalité », qui a vu s’affronter pendant un bon moment Gilles Kepel et Olivier Roy dans les journaux et sur les ondes. Il y revient plus tard en réfutant l’interprétation nihiliste du djihadisme, tout comme en réfutant tout lien automatique entre salafisme et djihadisme.

Utopie concrète

Pour analyser ce « fait social total », Farhad Khosrokhavar recourt à plusieurs outils et niveaux d’analyse : la sociologie urbaine, la géographie des migrations, les analyses nationales, l’anthropologie de la famille, la psychopathologie des acteurs, la philosophie politique, les études proche-orientales, les études des formes de sociabilité et de leadership, etc. Il en ressort « l’impossibilité d’établir un profil unique » tout comme celle, pour une approche unique, de résumer à elle seule le phénomène.

Mais même les approches multifactorielles ont leurs limites. « Sur 22 pays européens, l’impact de la richesse, du chômage, la taille de la communauté musulmane, l’éducation, la forme de la démocratie et la position idéologique des gouvernements sur les jihadistes en Syrie et en Irak ont été analysés et la seule variable qui semble avoir eu une influence significative aurait été la taille de la communauté musulmane », note Farhad Khosrokhavar. Même l’usage des statistiques, dont nous sommes si friands, se révèle controversé, qu’il s’agisse du milieu social d’origine, de l’efficacité respective des démocraties et des régimes autoritaires, ou de la corrélation entre criminalité et djihadisme : tout dépend de l’échantillon choisi, de ce que l’on considère comme une attaque djihadiste, etc.

L’EI a fait du djihadisme un phénomène social de grande ampleur, qui perdurera bien au-delà de la défaite militaire de l’organisation en Syrie et en Irak et de la destruction de son proto-Etat.

Dans son analyse du djihadisme en Occident, Farhad Khosrokhavar considère que la proclamation du califat de l’organisation Etat islamique (EI), en 2014, constitue une rupture majeure. En s’inscrivant dans un territoire et dans un projet d’Etat, l’EI a bâti une utopie concrète, autrement plus attractive qu’Al-Qaida, qui assumait un recrutement élitiste et restreint. L’EI a fait du djihadisme un phénomène social de grande ampleur, qui perdurera bien au-delà de la défaite militaire de l’organisation en Syrie et en Irak et de la destruction de son proto-Etat. Par ailleurs, l’EI, par le truchement de sa communication sur les réseaux sociaux et par son adaptation aux règles de la mondialisation, notamment les règles de circulation au sein de l’espace Schengen, a décuplé son influence auprès du public musulman en Europe et en Occident. Enfin, son idéologie, qui mêle eschatologie messianique, totalitarisme et réponse aux situations de domination et aux dérives de la mondialisation et à la perte de sens ou de repères se présente comme une réponse globale, d’autant plus difficile à combattre.

L’ouvrage de Farhad Khosrokhavar s’appuie sur de nombreuses études de cas (sur la prison, le monde urbain, l’école, la famille, les dynamiques de groupes, les fratries) et de nombreux parcours détaillés. Il se termine par un passage en revue des dynamiques nationales spécifiques à la France, la Belgique, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les pays scandinaves, le Balkans et l’Amérique du Nord. C’est l’ouvrage de référence que l’on attendait sur ce sujet brûlant, jusqu’ici survolé par des livres trop journalistiques, sans l’armature théorique nécessaire – Le combat vous a été prescrit – Une histoire du djihad en France, Romain Caillet et Pierre Puchot, Stock, 2017 – ou alors des essais trop théoriques, ne s’appuyant pas sur des études de terrain.