Tchetchénie 14 janvier 2019

Les persécutions qui sont ici évoquées sont facilitées par une méfiance traditionnelle de la société tchétchène vis-à-vis de l’homosexualité et par l’absence d’intervention du Kremlin.

Nouvelles accusations de persécutions contre les homosexuels en Tchétchénie

Selon le Réseau russe LGBT, une quarantaine de personnes ont été interpellées dans cette région du Caucase russe, moins de deux ans après une répression d’ampleur.

Une nouvelle vague d’arrestations d’hommes et de femmes liées à leur orientation sexuelle, réelle ou présumée, a commencé en Tchétchénie fin décembre 2018. Depuis cette date, selon le Réseau russe LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans), qui diffuse cette information dans une vidéo mise en ligne sur YouTube dimanche 13 janvier et reprise par le journal indépendant Novaïa Gazeta lundi, une quarantaine de personnes ont été interpellées et deux d’entre elles auraient été tuées dans cette région du Caucase russe à majorité musulmane.

« Nous savons qu’environ 40 personnes ont été interpellées, des hommes comme des femmes », déclare Igor Kotchetkov, directeur des programmes du Réseau russe, sur cette vidéo.

« Au moins deux d’entre eux sont morts sous la torture. Nous savons également que les interpellations ont été effectuées par la force publique et que les personnes sont détenues illégalement à Argoun. La police locale fait tout ce qui est en son pouvoir pour qu’elles ne puissent pas sortir de la République [tchétchène] ou demander la protection d’un tribunal. Leurs papiers d’identité leur ont été confisqués, on les menace de falsifier des affaires pénales contre elles, et on les force à signer des lettres en blanc. »

Les autorités tchétchènes ont aussitôt officiellement démenti ces accusations, en les qualifiant de « désinformation ». « Dans la République tchétchène, il n’y aucune prison ni aucun lieu de détention qui ne fasse pas partie du système pénitentiaire russe », a déclaré Alvi Karimov, le porte-parole du dirigeant tchétchène, Ramzan Kadyrov, cité par le site russe RBK.

Contacté lundi matin par Le Monde, M. Kotchetkov maintient ces accusations.

« Nous ne l’avons pas su tout de suite, mais beaucoup plus rapidement qu’en 2017. Ces deux dernières années, nous avons pu aider beaucoup de personnes à quitter la Russie et ces dernières gardent des contacts sur place. Nous disposons donc d’un bon réseau d’informateurs et nous avons pu recevoir les premiers éléments il y a environ une semaine. Il fallait les vérifier car nous ne faisons rien sans avoir la confirmation de plusieurs sources. Nous avons ainsi pu reconstituer le puzzle, y compris sur les deux décès. »

Témoignages terrifiants

Révélées le 1er avril 2017 par Novaïa Gazeta, les persécutions ont concerné à cette époque plus d’une centaine d’homosexuels dans ce territoire du Caucase du Nord intégré à la Russie. Mi-avril 2017, Le Monde avait pu recueillir le témoignage terrifiant de plusieurs d’entre eux réfugiés à Moscou avant qu’ils ne prennent le chemin de l’exil. Tous avaient eu connaissance de personnes ou d’amis morts des mauvais traitements ou victimes de « crime d’honneur » dans la famille, selon une pratique soutenue par les autorités locales.

Située près de Grozny, la capitale tchétchène, la commune d’Argoun était déjà citée, à ce moment-là, comme l’un des lieux de détention secrets où des homosexuels, interpellés et battus, avaient été conduits. Le Réseau russe LGBT s’était mobilisé pour permettre à près de 150 victimes de s’échapper de Tchétchénie. Quelque 130 d’entre eux ont pu gagner, depuis, l’étranger, notamment le Canada ou l’Europe.

La nouvelle vague de persécutions dénoncée aujourd’hui serait liée à l’interpellation, le 29 décembre 2018, comme ce fut souvent le cas deux années plus tôt, de l’administrateur d’un groupe sur le réseau social Vkontakte, le Facebook russe, à travers lequel des homosexuels résidant dans le Caucase du Nord communiquent entre eux.

« Mais la différence de 2017, c’est que les policiers déchirent les pièces d’identité, déclare au Monde M. Kotchetkov. Il existe aussi une autre différence, dans la cruauté extraordinaire dont les personnes interpellées sont la cible. Si, en 2017, on menaçait les hommes de les violer, aujourd’hui on les viole brutalement. »

« Notre objectif, poursuit le responsable de l’association russe, est d’arrêter cette vague et d’aider ceux qui ont été libérés – il y en a – mais nous ne révélons par leur nombre exact pour des questions de sécurité. »

Le nombre d’une quarantaine d’interpellations reste lui-même un chiffre approximatif, admet-il.

« En 2017, nous avions reçu les informations un mois et demi après, ce qui nous avait donné une idée de l’envergure des faits, et nous avions pu exercer une pression indirecte sur le Kremlin. Aujourd’hui, nous ne mesurons pas tout à fait l’ampleur, mais il est important, de nouveau, de diffuser l’information. »

Lundi soir, HRW a réagi en qualifiant de « crédibles » ces informations. « L’absence d’enquête officielle a encouragé les autorités tchétchènes à lancer une nouvelle vague de persécution, sachant que le gouvernement russe soutiendrait leurs dénégations et leur dissimulation », fustige l’organisation internationale de défense des droits de l’homme.

Le 13 décembre 2018, c’est-à-dire au moment même où de nouvelles persécutions reprenaient, selon le Réseau russe LGBT, un rapport de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) dénonçait les exactions commises en Tchétchénie à l’encontre de la communauté homosexuelle. Cette première enquête internationale documentée, réclamée par seize Etats membres, avait mis en avant la complicité passive de Moscou et « le régime spécial d’impunité » dont bénéficie la Tchétchénie de Ramzan Kadyrov, installé au pouvoir en 2007 par le chef du Kremlin, Vladimir Poutine. Aucun expert mandaté par l’OSCE n’avait cependant été autorisé à entrer en Russie.

Isabelle Mandraud (Moscou, correspondante du Monde) 14/01/19