Tchetchénie 17 octobre 2019

Purge dans l’entourage direct de Kadyrov: hauts responsables et responsables de la sécurité envoyés dans les «prisons secrètes».

Novaya Gazeta, Elena Milashina, 14/10/2019

Depuis quelques mois, en République tchétchène, les répressions contre les membres du cercle proche de Ramzan Kadyrov se sont multipliées. Dans des lieux d'emprisonnement illégaux, dans des caves (des «prisons secrètes»), pendant plusieurs jours, voire plusieurs mois, non seulement sont maintenus des hauts responsables tchétchènes, mais aussi leurs proches, des gardes du corps et leurs familles.

Les détenus, sous la torture, communiquent des informations sur des entreprises illégales, répertorient et cèdent la quasi-totalité de leurs biens. Ceux qui sont libérés sont obligés de verser au Fonds Akhmad Kadyrov qui a reçu plusieurs millions de dons.

L’épuration du cercle restreint a commencé au début du mois d’août, quelques jours après le limogeage du maire d’Argun, Ibragim Temirbayev, un homme détesté de Kadyrov depuis de nombreuses années et qu’il avait néanmoins supporté tout ce temps.

Conspiration sans fin

Temirbayev est un responsable tchétchène peu connu des médias fédéraux, mais en Tchétchénie (et particulièrement à Argoun), il avait beaucoup de pouvoir et jouissait d’une mauvaise réputation. D'une part, il a exécuté sans le moindre scrupule tous les ordres de répression venant d'en haut, participant directement à l'enlèvement de ceux que les autorités locales soupçonnaient d'être impliqués dans les activités clandestines ou de leur manifester de la sympathie.

C'est sous Temirbayev qu'Argoun et sa "prison secrète", à l’emplacement du département de police de la ville, est devenue célèbre dans le monde entier en raison de l’enlèvement des représentants de la communauté LGBT tchétchène.

D'autre part, Ibragim Temirbayev a occupé pendant 15 ans le poste de maire d'Argoun et a prospéré avec une base de partisans et des liens assez large, y compris en dehors de la Tchétchénie. Il n'était pas obligé de suivre Ramzan Kadyrov pour sa carrière et sa position assurait d’importants revenus à sa famille. De fait, dans la mesure où cela reste possible, bien entendu, dans la Tchétchénie actuelle, il faisait partie des responsables relativement indépendants.

L’attitude hostile de Ramzan Kadyrov à l’égard de Temirbaïev est apparue en 2006, alors qu’une féroce lutte de pouvoir opposait le président sortant, Alu Alkhanov et Ramzan Kadyrov, le plus jeune fils d’Akhmat Kadyrov, tué en mai 2004.

Aux côtés d'Alu Alkhanov se trouvaient les frères Yamadayev, le clan le plus puissant de la Tchétchénie. De plus une réunion s'est tenue à Naltchik en 2006, au cours de laquelle des forces de sécurité tchétchènes alors influentes ont également offert leur soutien à Alkhanov.

Ont notamment participé à cette réunion: le maire d'Argoun, Ibragim Temirbayev, le commandant de la police anti-émeute tchétchène, Arthur Akhmadov et son adjoint Buvadi Dakhiev, le responsable de la sécurité d'Akhmad Kadyrov, Shamil Magomayev, connu pour sa cruauté, le militant amnistié Idris Gaibov (plus tard nommé préfet du district d'Oktyabrsky à Grozny, puis député du parlement de la république). Alu Alkhanov, déjà interdit d'entrée dans la république (bien qu’officiellement son président), a pris l'avion pour se rendre à la réunion depuis Moscou. Cependant, en raison de son indécision, il a hésité à rentrer en confrontation avec son jeune rival.

Des informations sur cette réunion sont parvenues à Kadyrov et, malgré le caractère apparemment ordinaire des événements, les échos de la «conspiration Naltchik» qui n’ont pas encore été révélés continuent d’apparaître.

Ainsi, l'année dernière, deux députés du parlement de la république ont été arrêtés, torturés puis privés de leur mandat: Idris Gaibov et Shamil Magomayev. Au cours de la vague d’arrestations de juillet suscitée par la détention d'Ibragim Temirbayev, Chamil Magomayev a été de nouveau arrêté, mais Idris Gaibov a pu quitter rapidement la république. Des sources de Novaya Gazeta rapportent que Shamil Magomayev est un «personnage clé» et qu’il ne peut pas résister à la torture. Gaibov étant en fuite, ce sont ses proches parents qui ont été arrêtés, et qui se trouvent toujours à l’OMVD du district de Kurchaloevsky. Novaya Gazeta a réussi à entrer en contact avec l'épouse d'un détenu mais n'a pas réussi à la convaincre d'écrire une déclaration sur l'enlèvement de son mari. Cette femme est mortellement effrayée.

Aujourd'hui, la peur s'est emparée de toute l'élite tchétchène. Un par un, de hauts responsables tchétchènes sont conduits dans les caves de la police et torturés pour leur faire avouer leur déloyauté envers Ramzan Kadyrov.

La principale raison de leur détention, celle de leurs proches, ainsi que celle des témoins est le manque de respect envers la famille dirigeante que ces personnes ont manifesté lors de conversations ou de réunions privées.

Ibragim Temirbayev a lui-même été arrêté début août, trois jours après sa démission de maire d'Argoun et à la veille de sa nomination au poste de conseiller du chef de la Tchétchénie.

Au cours de ces trois jours, Ibragim Temirbaev, lors de conversations téléphoniques en langage clair avec différentes personnes, s’est exprimé de manière très politiquement incorrecte. Et il faut dire que ses interlocuteurs ont abondé dans son sens. En clair : le poste de maire d’Argoun, que Temirbayev occupe depuis plus de 15 ans, donne à ce dernier de grandes possibilités d’enrichissement personnel. Le poste de «conseiller de Kadyrov» n’en offre aucune.

L’indignation a atteint son comble lorsqu’a été nommé, à sa place de maire d’Argoun, un jeune homme de 28 ans, parent du dirigeant de la Tchétchénie, Khas-Magomed Kadyrov.

La nomination du jeune Khas-Magomed à la tête de la deuxième ville la plus peuplée de la république est en effet capable de susciter des conversations séditieuses chez les Tchétchènes.

Khas-Magomed Kadyrov était conseiller du maire de Grozny, puis chef de la police de Grozny. Sous ses ordres, il y avait beaucoup d'agents de sécurité beaucoup plus âgés, et maintenant, Khas-Magomed dirigeait la mairie d'Argun.

Quoi qu’il en soit, Khas-Magomed Kadyrov n’a eu qu’une seule fonction : boucher les «trous du personnel» créés à diverses occasions, et surtout en raison de la pénurie de personnel où l’on voit que le pouvoir presque absolu d'une famille ne fonctionne pas, que ce soit dans les ascenseurs sociaux ou professionnels.

La carrière de Khas-Magomed Kadyrov a commencé au moment même où, en décembre 2016, l'un des officiers de sécurité tchétchènes les plus proches de Kadyrov s’est retrouvé dans les caves des forces spéciales (« Terek » SOBR) Khasan Asukhanov, un ami d'enfance originaire du village du clan Kadyrov, Tsentoroy. Asukhanov était alors responsable du département des stupéfiants au ministère de l'Intérieur de la République. Raison de sa détention: un ami d’enfance s’est rapproché d’une femme appartenant à la caste des «intouchables». À l'époque du sultan turc Souleiman le Grand, de telles dames étaient appelées «concubines du harem». En Tchétchénie, elles sont fièrement appelées «artistes folkloriques». Mais c’est du pareil au même.

En 2015, Ramzan Kadyrov, dans les réseaux sociaux, félicite Khasan Asukhanov à l’occasion de son anniversaire en ces termes: "Je le connais comme un guerrier courageux, une personne brave, un commandant compétent et attentionné." Un an plus tard, en décembre, Asukhanov se retrouvait dans les caves.

Asukhanov a été détenue à Terek pendant plusieurs mois et a été terriblement torturé de manière quotidienne. Un des membres de Terek a régulièrement informé Novaya Gazeta de l’aggravation de l’état d’Asukhanov et a demandé que nous intervenions.

Bien que Asukhanov ait été directement lié au meurtre de notre collègue Natalya Estemirova, le comité de rédaction a adressé une requête concernant son sort au ministère de l'Intérieur de la République et aux autorités fédérales.

Dans la demande, nous avons souligné qu'Asukhanov était le témoin le plus important dans le cas du meurtre de Natalya Estemirova. Cependant, personne n'a jamais répondu à la question de savoir où le chef du département antidrogue avait disparu en Tchétchénie. À la fin, Asukhanov, mutilé, a été relâché et tous ses biens lui ont été enlevés, ainsi qu’à sa famille, à l’exception de la maison de sa mère. Après neuf mois, le très jeune Khas-Magomed Kadyrov, alors âgé de 25 ans, a été nommé à sa place, après avoir occupé un poste sans responsabilité en tant que conseiller auprès du maire de Grozny.

À propos de Khas-Magomed Kadyrov, ses camarades de la faculté de droit de l’Université d’État tchétchène ont déclaré ce qui suit: il ne venait pas souvent à l’école, mais alors dans des voitures de luxe, et était plutôt mauvais étudiant. Même en russe il avait de mauvais résultats (à l’oral et à l’écrit). Cela n’a pas empêché toutefois Khas-Magomed de diriger la police de Grozny trois mois après et de faire la une des médias fédéraux, du fait qu’un groupe d’officiers, beaucoup plus gradés, étaient sous les ordres d’un sous-lieutenant.

Écoutes téléphoniques.

L'écoute des conversations téléphoniques d'Ibragim Temirbayev, après sa démission, a provoqué son arrestation. Lors de ces conversations avec divers dirigeants, y compris des responsables de toutes les structures du pouvoir de la république, Temirbayev a vivement critiqué les autorités locales et de manière sincère, il a exprimé une position extrêmement dangereuse en Tchétchénie: "Je ne change pas de drapeau", "Je reste fidèle à la Russie, pas à ces hommes barbus", "Je sers et je servirai la Russie, pas ces abrutis", etc.

Il faut comprendre ici que, malgré les serments de fidélité éternelle à Moscou, en Tchétchénie, il y a toujours eu un fossé notable entre ceux qui n'ont jamais été clandestins et ceux qui l’ont été et qui sont passés ensuite du côté de la Russie après le premier conflit.

Depuis 2003, le pouvoir en Tchétchénie appartient précisément à ces derniers, c'est-à-dire aux transfuges. Et ces Tchétchènes qui n'ont jamais trahi les intérêts de la Russie ressentent comme une insulte de ne rien avoir rien reçu en récompense de leur loyauté.

En fait, et pour comprendre pourquoi Moscou s’appuie spécifiquement sur les anciens séparatistes et militants et pourquoi Akhmat Kadyrov devrait véritablement leur ériger un monument en Tchétchénie (ainsi qu’Yamadayev, d'ailleurs) : en 1999, lorsque Goudermes et sa nombreuse population étaient en jeu, ceux-ci évitèrent un massacre comme à Grozny et rendirent la ville aux forces fédérales, sans que le sang coule, sauvant ainsi un nombre considérable de vies. À ce moment historique, aucun des Tchétchènes «pro-fédéraux» n’avait ce pouvoir pour décider du sort de la Tchétchénie. Les militants d’hier avaient ce pouvoir. Et la force aussi.

Au cours des années du règne de Ramzan Kadyrov, qui, en paroles, suit inlassablement la voie de son père, il est tout à fait compréhensible que des critiques s’expriment sur les événements historiques récents. Le système de pouvoir existant, qui sous le fils de Kadyrov est devenu absolu et irréversiblement destructeur pour les fondements fondamentaux de la société tchétchène, n'aurait pu être imaginé sous le père de Kadyrov.

Si Akhmat-Haji avait été en vie, il aurait été le premier critique de l'ordre instauré dans la république aujourd'hui.

Ramzan Kadyrov a littéralement marché sur les cadavres et pris le pouvoir. C'est pourquoi, aujourd'hui, en Tchétchénie, ils jurent allégeance à Ramzan, puis à Moscou.

Ibrahim Temirbayev a commis une erreur impardonnable, pour laquelle il a payé et beaucoup de monde à sa suite. Et justement pour cette raison, la tentative de l'envoyé du district fédéral du Nord-Caucase, Alexander Matovnikov, de défendre Temirbaev a non seulement échoué, mais a eu plutôt l’effet inverse. Matovnikov alla voir «frère Ramzan», mais Kadyrov, qui avait déjà accordé sa faveur au nouveau plénipotentiaire à chaque occasion, l’interrompit avec une telle force que celui-ci proposa immédiatement d'oublier la demande et Temirbaev.

On a informé Temirbaev de la tentative de Matovnikov de le défendre, et on l'a battu encore plus fort.

Immédiatement après avoir transmis l’écoute téléphonique à Kadyrov (il l’a fait écouter à un grand nombre de personnes), Temirbayev, et les gardes du corps de sa famille ont été arrêtés, ses protégés ont été renvoyés, des fouilles ont été effectuées, de nombreuses armes ont été trouvées. Ce qui est curieux. Bien que les perquisitions n’aient bien entendu pas été autorisées par le tribunal, des armes ont été saisies et décrites conformément à toutes les règles du Code de procédure pénale. Au cas où il serait impossible de traiter Temirbayev autrement que par le biais d'une procédure pénale à son encontre. Ceci, bien sûr, est un scénario mal fabriqué pour l’impliquer, mais Kadyrov n’a en réalité aucun autre moyen de réprimer radicalement son adversaire.

Les gens de l’entourage de Kadyrov sont protégés parce qu’ils sont connus. Il est tout à fait impossible de cacher les représailles exercées contre un tel responsable par un responsable local, étant donné que les forces russes l’apprennent et tentent d'intervenir dans cette situation (Matovnikov lui-même).

Cependant, jusqu'à présent, Kadyrov n'a jamais utilisé la loi russe pour punir les anciens alliés devenu coupables. L'affaire se limitait à plusieurs jours (parfois plusieurs mois) d'emprisonnement dans un sous-sol, à des passages à tabac, à des brimades et à des humiliations, et à une récupération des sommes soutirées. Et dans la même veine, les liens familiaux n’ont jamais arrêté Ramzan Kadyrov.

Quand un autre de ses jeunes parents, Islam Kadyrov, a contacté (par l'intermédiaire de son cousin Valid Yakhikhanov) les ennemis les plus jurés de Ramzan - les frères Yamadayev - il a également été reconnu coupable de consommation de drogue et de corruption (plus d'une fois). L’oncle a impitoyablement abandonné son neveu selon les traditions tchétchènes.

Islam Kadyrov a été privé de protection, démis de ses fonctions, battu. Hier, vice-président du gouvernement tchétchène, il a été contraint de travailler comme concierge puis de monter la garde à l'entrée du village ancestral de Kadyrov Tsentoroy. Bien sûr, tout l’entourage a été emmené, même l’élevage de canards, que son neveu a reconstitué avec des fonds gagnés de manière illégale.

"La boîte de Pandore"

Avec Temirbayev, tout est beaucoup plus compliqué. Après avoir eu accès à l’écoute téléphonique, Ramzan Kadyrov a ouvert d’une certaine manière la «boîte de Pandore»: trop de proches étaient coupables d’hypocrisie quand ils lui juraient une fraternité éternelle.

À ce moment-là, de nombreuses personnes et de nombreuses sources ont été informées de la détention du Ministre des urgences de la République tchétchène, Ruslan Yakhiev, ancien ministre des Forêts, Dikmagomed Mulaev, de l'ancien vice-premier ministre du bloc social, villageois et ami de l'ancien Kadyrov, Khalid Vaykhanov.

Même le beau-frère de Ramzan Kadyrov, le chef de la police de la circulation du ministère des Affaires intérieures de la République tchétchène, Shamkhan Denilkhanov, s'est retrouvé dans les caves des forces spéciales de la SOBR de Terek. Et si Medni Musaevna, l’épouse de Ramzan, n’était pas intervenu en demandant, selon l’une des sources de Novaya Gazeta, de le préserver, le sort du chef de la police de la circulation régionale serait le même que celui d’Ibrahim Temirbayev.

Une situation curieuse s'est également produite avec Apti Alaudinov, premier vice-ministre du ministère des Affaires intérieures de la Tchétchénie. Les informations sur sa détention, sa torture et son renvoi se sont d'abord répandus sur les réseaux sociaux. (Alaudinov, lors de sa visite à Temirbaev, aurait donné, par plaisanterie, une gifle au portrait de Ramzan Kadyrov), et dès le lendemain, Apti Alaudinov a tourné une vidéo à propos de cette rumeur, qui pourtant était si étrange qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de confirmer le fait.

Apti Alaudinov a même diffusé une vidéo expliquant qu'il ne trahissait pas Kadyrov.

Plus éloquent encore, l’absence de félicitations pour l’anniversaire d’Alaudinov (le 5 octobre) de la part de nombreux "chers frères". Jusqu’à récemment, félicitant Alaudinov même pour des banalités telles que l’obtention d’un diplôme à la fin de certaines formations avancées, ils avaient tous ensemble oublié l’existence du «cher frère» Apti. Tous !

La liste des détenus est loin d'être complète mais elle est longue. Des détentions et des perquisitions ont lieu non seulement chez les «traîtres», mais aussi dans les villages de leurs clans.

Des centaines de personnes risquaient de perdre leur emploi. Et non seulement les hauts fonctionnaires eux-mêmes – mais aussi leurs parents et leurs protégés.

En principe, la Tchétchénie est habituée aux répressions en masse, mais pas contre autant de gens. En fait, nous assistons à une première, le nettoyage à grande échelle de l'élite dirigeante de la république. Cependant, étant donné la nature du pouvoir construit en Tchétchénie, cela devait arriver tôt ou tard.